Introduction :Â
1. Lâaffaire porte sur des allĂ©gations de nĂ©gligences mĂ©dicales au cours de lâhospitalisation de la requĂ©rante et de la naissance de son fils, dont le requĂ©rant Ă©tait le pĂšre.
Faits :Â
4. Le 19 octobre 2008 Ă 5 heures, la requĂ©rante fut admise aux urgences de lâhĂŽpital E. de Bucarest â service dâobstĂ©trique et de gynĂ©cologie â Ă la suite dâune rupture prĂ©maturĂ©e de sa membrane utĂ©rine. Elle avait atteint sa trente-neuviĂšme semaine de grossesse et lâĂ©volution du fĆtus avait Ă©tĂ© normale. Elle fut examinĂ©e par les mĂ©decins de garde qui dĂ©cidĂšrent de lâhospitaliser et de la garder en observation jusquâĂ lâouverture du col de lâutĂ©rus.
5. Le 19 octobre 2008 Ă 9 heures, la requĂ©rante fut examinĂ©e par le mĂ©decin obstĂ©tricien T., qui exerçait Ă lâhĂŽpital E. et lâavait suivie depuis le huitiĂšme mois de sa grossesse. Le col de lâintĂ©ressĂ©e nâĂ©tant pas suffisamment ouvert, le docteur T. dĂ©cida de la faire patienter.
6. Ă 18 h 30, la requĂ©rante fut transfĂ©rĂ©e en salle dâaccouchement en vue dâune naissance par voie basse. Faute de contractions suffisantes, des membres du personnel mĂ©dical, dont le docteur T., effectuĂšrent plusieurs manĆuvres mĂ©dicales pour faciliter lâaccouchement.
7. Lâenfant naquit Ă 19 heures. Il souffrait dâune asphyxie due Ă lâenroulement du cordon ombilical autour de son cou. Au moment de sa naissance, son score dâApgar Ă©tait Ă©gal Ă 0 puis il Ă©tait remontĂ© Ă 3 au bout de cinq minutes. Lâenfant prĂ©sentait une diminution sĂ©vĂšre des fonctions cĂ©rĂ©brales due Ă un dĂ©faut dâoxygĂ©nation. DâaprĂšs le diagnostic qui fut Ă©tabli Ă sa sortie dâhĂŽpital, lâenfant souffrait de paralysie cĂ©rĂ©brale et motrice, dâun retard psychomoteur sĂ©vĂšre et dâĂ©pilepsie.
8. Les autoritĂ©s sanitaires reconnurent que lâenfant prĂ©sentait un handicap total et permanent qui nĂ©cessitait une assistance continue. Celui-ci fut hospitalisĂ© Ă de nombreuses reprises.
Procédures internes :
9. Les requĂ©rants portĂšrent plainte devant le CollĂšge des mĂ©decins pour fautes et nĂ©gligences mĂ©dicales au cours du travail et de lâaccouchement. Le 29 avril 2009, le CollĂšge des mĂ©decins rejeta la plainte au motif quâaucune faute ou erreur mĂ©dicale nâavait Ă©tĂ© dĂ©celĂ©e.
10. Entretemps, le 22 avril 2009, les requĂ©rants avaient saisi le parquet du tribunal de premiĂšre instance de Bucarest dâune plainte contre le docteur T. et plusieurs membres du personnel mĂ©dical de lâhĂŽpital E. Ils allĂ©guaient que des nĂ©gligences mĂ©dicales graves avaient Ă©tĂ© commises tout au long de lâhospitalisation de la requĂ©rante et au moment de son accouchement, et que le dossier mĂ©dical de la requĂ©rante renfermait des faux documents. Ils se constituĂšrent parties civiles.
11. Le parquet ouvrit une enquĂȘte pour atteinte involontaire Ă lâintĂ©gritĂ© de lâenfant.
12. Il entendit les plaignants, le docteur T., le chef du service dâobstĂ©trique de lâhĂŽpital E., plusieurs mĂ©decins internes, une assistante mĂ©dicale et une sage-femme.
13. Il demanda Ă lâhĂŽpital le dossier mĂ©dical de la requĂ©rante et ordonna plusieurs expertises mĂ©dico-lĂ©gales.
14. Les conclusions des deux premiĂšres expertises furent rendues le 5 novembre 2010. Elles concernaient la requĂ©rante et lâenfant. Les experts estimĂšrent que les manĆuvres pratiquĂ©es dans la salle dâaccouchement par le personnel mĂ©dical nâavaient mis en danger ni la vie de la mĂšre ni celle de lâenfant.
15. Une nouvelle expertise fut rĂ©alisĂ©e le 17 octobre 2012. Les experts relevĂšrent des contradictions entre lâĂ©volution de lâĂ©tat de santĂ© de la requĂ©rante dont il Ă©tait fait Ă©tat dans le dossier mĂ©dical et la diminution des fonctions cĂ©rĂ©brales du bĂ©bĂ© causĂ©e par un dĂ©faut dâoxygĂ©nation. Ă cet Ă©gard, ils soulignĂšrent que la fiche dâobservation ne faisait Ă©tat dâaucune souffrance fĆtale, alors que lâasphyxie avait Ă©voluĂ© dans le temps et quâune baisse du rythme cardiaque de lâenfant â signe dâune souffrance fĆtale âavait Ă©tĂ© dĂ©celĂ©e pendant lâhospitalisation.
16. Dans un avis quâelle rendit le 23 dĂ©cembre 2013, la Commission supĂ©rieure de mĂ©decine lĂ©gale estima que lâĂ©quipe mĂ©dicale nâavait commis aucune faute ni aucune erreur. Elle considĂ©ra en particulier que la dĂ©cision du docteur T. dâattendre que la requĂ©rante accouche par voie basse plutĂŽt que de pratiquer une cĂ©sarienne en urgence nâĂ©tait entachĂ©e dâaucune faute ni dâaucune erreur.
17. Les requĂ©rants contestĂšrent les conclusions de cet avis. Ils versĂšrent au dossier les conclusions dâun expert indĂ©pendant qui estimait que la prise en charge de la requĂ©rante Ă lâhĂŽpital avait Ă©tĂ© entachĂ©e de nombreuses erreurs et nĂ©gligences, concernant la surveillance du rythme cardiaque de lâenfant notamment.
18. Le 8 janvier 2014, le parquet Ă©largit lâenquĂȘte aux fautes de service du personnel mĂ©dical.
19. Le 4 mars 2016, des experts en médecine légale répondirent à plusieurs questions du parquet pour apporter des éclaircissements à propos des expertises précédentes.
20. Le 15 avril 2016, le parquet changea la qualification juridique des faits et dĂ©cida de poursuivre le docteur T. pour faute grave ayant provoquĂ© une atteinte Ă lâintĂ©gritĂ© de la personne. Entendu Ă nouveau au sujet de ce nouveau chef dâaccusation, le docteur T. contesta les accusations qui pesaient sur lui.
21. Le 28 juin 2016, lâenfant dĂ©cĂ©da Ă lâhĂŽpital des suites dâune « pneumonie sĂ©vĂšre sur fond de nombreuses comorbiditĂ©s ». Sans conclure Ă un lien de causalitĂ© direct entre le handicap et le dĂ©cĂšs de lâenfant, lâautopsie Ă©tablit que les pathologies lourdes dont celui-ci souffrait avaient favorisĂ© et aggravĂ© la pneumonie et que sans ces pathologies, la pneumonie nâaurait pas entraĂźnĂ© en elle-mĂȘme sa mort.
22. Le 18 octobre 2017, compte tenu du dĂ©cĂšs de lâenfant et des conclusions de lâautopsie, le parquet changea en homicide involontaire la qualification juridique des faits reprochĂ©s au docteur T.
23. Il retint Ă la charge du mĂ©decin un dĂ©faut de surveillance de lâĂ©tat de santĂ© de la requĂ©rante aprĂšs la rupture prĂ©maturĂ©e de sa membrane utĂ©rine, dĂ©faut qui avait conduit le mĂ©decin Ă attendre que la requĂ©rante accouche par voie basse en dĂ©pit des risques auxquels elle se trouvait exposĂ©e. Il lui reprocha Ă©galement de ne pas avoir surveillĂ© personnellement le rythme cardiaque de lâenfant ou pris des mesures pour assurer une telle surveillance.
24. Le docteur T. fut Ă nouveau entendu en dĂ©cembre 2017 en qualitĂ© de suspect dâhomicide involontaire. Il maintint ses dĂ©clarations.
25. à leur demande, le parquet entendit à nouveau la requérante et le requérant en janvier 2017 et mars 2018 respectivement.
26. Par un rĂ©quisitoire du 16 juillet 2018, le parquet renvoya le docteur T. devant le tribunal de premiĂšre instance de Bucarest du chef dâhomicide involontaire. Sâappuyant sur les conclusions des expertises et sur les avis mĂ©dicaux, il estima que lâinculpĂ© avait agi de maniĂšre nĂ©gligente et fautive.
27. Par le mĂȘme rĂ©quisitoire, il ordonna le classement sans suite de la plainte dirigĂ©e contre les autres membres du personnel mĂ©dical de lâhĂŽpital E. Il nota en outre que des mĂ©decins internes de lâhĂŽpital E. avaient falsifiĂ© certaines piĂšces du dossier mĂ©dical de la requĂ©rante Ă la demande du docteur T. Il constata nĂ©anmoins que le dĂ©lai de prescription de la responsabilitĂ© pĂ©nale pour lâinfraction de faux en Ă©critures Ă©tait expirĂ©. Il classa donc la plainte de ce chef et transmit le dossier mĂ©dical au juge civil en vue de lâannulation des piĂšces altĂ©rĂ©es.
28. La procédure est toujours en cours devant les juridictions internes.
Texte appliquĂ© :Â
31. (…) compte tenu du dĂ©cĂšs de lâenfant et eu Ă©gard au chef dâaccusation retenu par les juridictions nationales contre le docteur T. (paragraphe 22 ci-dessus), la Cour estime quâil convient dâexaminer les griefs des requĂ©rants sous lâangle du seul article 2 de la Convention
Arguments des parties :
33. Les requĂ©rants soutiennent que lâenquĂȘte menĂ©e par les autoritĂ©s sur les allĂ©gations de fautes du personnel mĂ©dical de lâhĂŽpital E. nâa pas Ă©tĂ© prompte et effective.
34. Le Gouvernement reconnaĂźt que lâenquĂȘte a Ă©tĂ© longue, mais il estime que sa durĂ©e peut sâexpliquer par la complexitĂ© de lâaffaire. Il considĂšre que lâenquĂȘte en cours peut permettre dâidentifier et de sanctionner les responsables dâĂ©ventuelles nĂ©gligences mĂ©dicales.
35. Il dĂ©duit dâune lettre de lâInstitut national de mĂ©decine lĂ©gale que cette institution fait face Ă un trĂšs grand volume de travail et quâil en dĂ©coule des retards dans la rĂ©alisation des expertises. Citant une lettre du parquet, il soutient par ailleurs que le procureur qui a dirigĂ© lâenquĂȘte Ă partir de 2013 a eu besoin dâun certain temps pour Ă©tudier le dossier parce que lâaffaire Ă©tait particuliĂšrement complexe et portait sur un domaine avec lequel il nâĂ©tait pas familiarisĂ©.
36. Le Gouvernement avance que la requĂ©rante ne sâest pas prĂ©sentĂ©e Ă un examen obstĂ©trical demandĂ© par lâInstitut national de mĂ©decine lĂ©gale. Il argue que ce dĂ©faut a provoquĂ© un retard de plusieurs mois dans la rĂ©alisation des deux premiĂšres expertises (paragraphe 14 ci-dessus).
37. En tout Ă©tat de cause, il estime quâil nây a jamais eu des longues pĂ©riodes dâinactivitĂ© des autoritĂ©s internes.
38. Les requĂ©rants rĂ©itĂšrent leurs allĂ©gations et contestent les arguments du Gouvernement. La requĂ©rante indique quâelle avait refusĂ© de se soumettre Ă lâexamen obstĂ©trical susmentionnĂ©, car elle Ă©tait Ă nouveau enceinte et craignait quâil eĂ»t des effets nĂ©gatifs sur sa grossesse.
Raisonnement de la Cour EDH :
39. La Cour rappelle que les principes gĂ©nĂ©raux dĂ©veloppĂ©s par elle en matiĂšre dâobligation procĂ©durale dĂ©coulant de lâarticle 2 de la Convention dans le domaine de la santĂ© ont Ă©tĂ© rĂ©sumĂ©s dans lâaffaire Lopes de Sousa Fernandes c. Portugal ([GC], no 56080/13, §§ 214-221, CEDH 2017). Ils impliquent, entre autres, que la procĂ©dure soit achevĂ©e dans un dĂ©lai raisonnable (mutatis mutandis, Ć ilih c. SlovĂ©nie [GC], no 71463/01, § 196, 9 avril 2009, et Vasileva c. Bulgarie, no 23796/10, § 65, 17 mars 2016).
40. En lâespĂšce, la Cour observe que les requĂ©rants ont eu recours Ă deux procĂ©dures distinctes pour faire valoir leurs droits. Elle note que la plainte disciplinaire pour faute mĂ©dicale a Ă©tĂ© rejetĂ©e par le CollĂšge des mĂ©decins (paragraphe 9 ci-dessus) et que la procĂ©dure pĂ©nale ouverte en 2009 Ă la suite de la plainte pĂ©nale formĂ©e par les requĂ©rants avec constitution de partie civile contre le docteur T. et le personnel mĂ©dical de lâhĂŽpital E. est quant Ă elle toujours pendante devant les tribunaux nationaux (paragraphe 28 ci-dessus).
41. La Cour note quâil ne ressort pas du dossier quâun quelconque Ă©lĂ©ment de la procĂ©dure pĂ©nale puisse remettre en cause le caractĂšre globalement adĂ©quat de lâenquĂȘte menĂ©e par les autoritĂ©s nationales compĂ©tentes. Elle relĂšve en particulier quâĂ la demande du parquet, plusieurs expertises ont Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©es et de nombreux tĂ©moins entendus (paragraphes 12, 14 et 15 ci-dessus). Elle observe en outre que les requĂ©rants ont pu prĂ©senter le rapport dâune expertise qui avait Ă©tĂ© menĂ©e Ă leur initiative et quâils ont bĂ©nĂ©ficiĂ© dâun accĂšs aux Ă©lĂ©ments de preuve produits au cours de lâenquĂȘte (paragraphe 17 ci-dessus).
/!\ 42. Elle considĂšre nĂ©anmoins que la procĂ©dure pĂ©nale nâa pas Ă©tĂ© menĂ©e de maniĂšre suffisamment prompte. Ă ce jour, elle est pendante devant les juridictions internes depuis plus de onze ans. Or, compte tenu de la finalitĂ© de la procĂ©dure â faire la lumiĂšre sur des accusations de nĂ©gligence mĂ©dicale â et du contexte de la prĂ©sente affaire, une telle durĂ©e ne saurait ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme raisonnable (Yirdem et autres c. Turquie, no 72781/12, § 57, 4 septembre 2018 et EryiÄit c. Turquie, no 18356/11, § 51, 10 avril 2018).
/!\ 43. La Cour estime que les arguments relatifs Ă la charge de travail des services de mĂ©decine lĂ©gale et au temps nĂ©cessaire au parquet pour se familiariser avec le dossier (paragraphe 35 ci-dessus) ne sauraient justifier pareille durĂ©e, dâautant plus que des retards avaient dĂ©jĂ Ă©tĂ© accumulĂ©s dans la procĂ©dure.
/!\ 44. Si le Gouvernement attribue Ă la requĂ©rante la responsabilitĂ© de certains retards, la Cour considĂšre quâau vu de ses arguments (paragraphe 38 ci-dessus), on ne saurait reprocher Ă la requĂ©rante son refus de se soumettre Ă lâexamen dont il est question. En tout Ă©tat de cause, elle relĂšve que le fait que la requĂ©rante ne se soit pas soumise Ă lâexamen sollicitĂ© par lâInstitut de mĂ©decine lĂ©gale nâa pas empĂȘchĂ© les experts de rĂ©aliser les expertises demandĂ©es par le parquet (paragraphe 14 ci-dessus).
/!\ 45. La Cour estime Ă©galement quâoutre la question des dĂ©faillances allĂ©guĂ©es dans la prise en charge de la requĂ©rante Ă lâhĂŽpital E., le respect des droits dĂ©coulant de lâarticle 2 de la Convention appelait un prompt examen des allĂ©gations de faux en Ă©critures formulĂ©es au sujet du dossier mĂ©dical de la requĂ©rante. La connaissance des faits et lâidentification des personnes responsables de lâaltĂ©ration du dossier mĂ©dical Ă©taient essentielles pour permettre de faire toute la lumiĂšre sur les circonstances de lâaccouchement et ses consĂ©quences sur la santĂ© du nouveau-nĂ©.
/!\ 46. Or, en lâespĂšce, ce sont les retards cumulĂ©s de lâenquĂȘte qui sont Ă lâorigine de la prescription de la responsabilitĂ© pĂ©nale encourue par les auteurs du faux en Ă©critures (paragraphe 27 ci-dessus).
/!\ 47. Au vu de ces Ă©lĂ©ments, la Cour estime que les circonstances de la cause ne peuvent pas justifier la durĂ©e, particuliĂšrement longue, de lâenquĂȘte. Elle rappelle que pareilles lenteurs sont de nature Ă prolonger une incertitude Ă©prouvante non seulement pour la partie demanderesse, mais aussi pour les professionnels de la santĂ© concernĂ©s (voir, mutatis mutandis, Lopes de Sousa Fernandes [GC], prĂ©citĂ©, § 236).
Solution de la Cour EDH :
48. En conclusion, la Cour estime que, face au grief dĂ©fendable dâhomicide involontaire retenu par les juridictions nationales contre le docteur T. (paragraphes 22 et 31 ci-dessus), les procĂ©dures internes ont Ă©tĂ© dĂ©faillantes, lâordre juridique interne ayant manquĂ© Ă apporter une rĂ©ponse suffisamment prompte conformĂ©ment Ă lâobligation que lâarticle 2 de la Convention faisait peser sur lâĂtat (voir, mutatis mutandis, Barletta et Farnetano c. Italie [comitĂ©], no 55431/09, § 37, 26 mars 2020).
49. Partant, il y a eu violation du volet procĂ©dural de lâarticle 2 de la Convention.
CEDH du 17 novembre 2020, aff. Marciulescu et Naecsu c/ Roumanie, n°15297/17