En mai 2024, la Nouvelle-CalĂ©donie a Ă©tĂ© le théùtre de violents troubles Ă lâordre public. Ces Ă©vĂ©nements, dâune gravitĂ© exceptionnelle, se sont notamment traduits par des Ă©meutes, des affrontements armĂ©s, des dĂ©cĂšs, des destructions massives de biens publics et privĂ©s, ainsi que des blocages de routes.
Dans ce contexte de crise, le Premier ministre a dĂ©cidĂ©, le 14 mai 2024, dâinterrompre lâaccĂšs au rĂ©seau social TikTok sur lâensemble du territoire calĂ©donien. Cette mesure, mise en Ćuvre dĂšs le lendemain, a pris fin le 29 mai 2024. ParallĂšlement, lâĂ©tat dâurgence a Ă©tĂ© dĂ©clarĂ© en Nouvelle-CalĂ©donie le 15 mai 2024.
Plusieurs associations (la Ligue des droits de lâhomme et La Quadrature du Net) ainsi que des particuliers ont saisi le Conseil dâĂtat pour demander lâannulation de cette mesure de blocage de TikTok.
Au sommaire :
La question juridique posée
Le Conseil dâĂtat devait dĂ©terminer si, en dehors de tout fondement lĂ©gislatif spĂ©cifique, le Premier ministre pouvait lĂ©galement interrompre lâaccĂšs Ă un rĂ©seau social en invoquant la thĂ©orie jurisprudentielle des circonstances exceptionnelles.
Il sâagissait Ă©galement dâapprĂ©cier si les conditions de mise en Ćuvre dâune telle mesure avaient Ă©tĂ© respectĂ©es en lâespĂšce.
Lâarticulation entre Ă©tat dâurgence et circonstances exceptionnelles
Le Conseil dâĂtat rappelle que :
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La dĂ©claration de lâĂ©tat dâurgence, rĂ©gie par la loi du 3 avril 1955, permet Ă lâautoritĂ© administrative de disposer de pouvoirs spĂ©cifiques en cas de pĂ©ril imminent.
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Toutefois, cette dĂ©claration nâinterdit pas Ă lâautoritĂ© administrative de recourir Ă©galement Ă la thĂ©orie des circonstances exceptionnelles, dĂšs lors quâaucune des mesures prĂ©vues par lâĂ©tat dâurgence ou par le droit commun nâest suffisante pour faire face Ă la situation.
Ainsi, les deux rĂ©gimes peuvent coexister dans des situations extrĂȘmes.
Les conditions strictes pour interrompre lâaccĂšs Ă un rĂ©seau social
En lâabsence de base lĂ©gale spĂ©cifique autorisant le blocage de TikTok pour les troubles constatĂ©s, le Conseil dâĂtat admet quâune telle mesure peut ĂȘtre lĂ©galement dĂ©cidĂ©e en cas de circonstances exceptionnelles, mais sous trois conditions cumulatives :
| Conditions posĂ©es par le Conseil d’Ătat | Explication |
|---|---|
| NĂ©cessitĂ© absolue de la mesure | Lâinterruption doit ĂȘtre indispensable pour rĂ©pondre aux nĂ©cessitĂ©s du moment. |
| Absence de mesures alternatives immĂ©diates | Aucun autre moyen technique, moins attentatoire aux droits et libertĂ©s, ne doit ĂȘtre immĂ©diatement disponible. |
| CaractĂšre strictement temporaire de la mesure | La durĂ©e du blocage ne doit pas excĂ©der le temps nĂ©cessaire pour rechercher et mettre en Ćuvre ces mesures alternatives. |
Lâapplication au cas dâespĂšce : une atteinte disproportionnĂ©e aux libertĂ©s
Si le Conseil dâĂtat reconnaĂźt lâexistence de circonstances exceptionnelles en Nouvelle-CalĂ©donie en mai 2024, il censure nĂ©anmoins la mesure de blocage pour deux raisons principales :
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Le blocage de TikTok Ă©tait total et indĂ©fini, alors quâil aurait dĂ» ĂȘtre limitĂ© dans le temps et subordonnĂ© Ă lâimpossibilitĂ© de recourir Ă des mesures moins restrictives.
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La dĂ©cision du Premier ministre se fondait uniquement sur la persistance des troubles, sans rechercher ni mettre en Ćuvre dâalternatives (par exemple, bloquer certaines fonctionnalitĂ©s ou contenus spĂ©cifiques).
Le Conseil dâĂtat estime ainsi que la mesure a portĂ© une atteinte disproportionnĂ©e Ă plusieurs libertĂ©s fondamentales :
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libertĂ© dâexpression,
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liberté de communication,
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libertĂ© dâaccĂšs Ă lâinformation.
Une victoire aux conséquences ambivalentes
Plusieurs rĂ©actions expriment, Ă juste titre, une forme de « victoire Ă la Pyrrhus ». D’un cĂŽtĂ©, la dĂ©cision du Conseil d’Ătat est saluĂ©e par certains dĂ©fenseurs des libertĂ©s publiques qui voient en elle une protection rĂ©affirmĂ©e de la libertĂ© d’expression et d’accĂšs Ă l’information. Toutefois, cette mĂȘme victoire est qualifiĂ©e de « menaçante pour l’avenir » par d’autres, qui craignent que ce prĂ©cĂ©dent ne facilite l’emploi futur de mesures exceptionnelles pour restreindre les libertĂ©s fondamentales, notamment par des gouvernements populistes (1).
Source : Conseil dâEtat, 1 avril 2025 , n°494511, 494583, 495174Â